Dans le cadre du printemps des poètes 2009, je vous fais part de mon choix de poèmes sur le thème du
Rire :
Clé de
voûte
Dans le cloître, à Chester, le muret du jardin est si bas que les
jeunes filles assises sont tenues de fermer les genoux. Deux grandes qui ont oublié les ouvrent. Les courbes y sont pures, elles convergent dans l’ombre comme au faîte de la cathédrale. Le
gothique est un art plus ancien qu’on ne dit.
Georges L.
Godeau
La force de
l’habitude
Une jeune fille récite un
poème
Je n’aime pas le poème
mais je crois que j’aime la jeune
fille
alors j’y vais de bon
cœur
j’applaudis à tout
casser…
Quand on a fini de déblayer les
décombres
la jeune fille se
relève
tant bien que mal
et repoussant les
brancardiers
m’apostrophe
durement
me laissant
entendre
que c’est très beau de
s’enthousiasmer
sympathique et
tout
mais qu’au moment où je l’ai
interrompue
elle avait encore sept cent
quatre-vingt-huit vers à dire
et que j’aurais pu au
moins
attendre la
fin...
Pierre Ferran
Le paon
En faisant la roue, cet oiseau
Dont le pennage traîne à terre,
Apparaît encore plus beau,
Mais se découvre le derrière.
Guillaume Apollinaire
LA SOUPE ET LES NUAGES
Ma petite folle bien-aimée me donnait à dîner, et par la fenêtre ouverte de la salle à manger, je
contemplais les mouvantes architectures que Dieu fait avec les vapeurs, les merveilleuses constructions de l’impalpable. Et je me disais à travers ma contemplation : « - toutes ces
fantasmagories sont presque aussi belles que les yeux de ma belle bien-aimée, la petite folle monstrueuse aux yeux verts. »
Et tout à coup je reçus un violent coup de poing dans le dos,
et j’entendis une voix rauque et charmante, une voix hystérique et comme enrouée par l’eau-de-vie, la voix de ma chère bien-aimée, qui disait : « -Allez-vous bientôt manger votre soupe,
s…. b…. de marchand de nuages ? ».
Charles Baudelaire
L’ELIXIR POUR LES
GORILLES
Autrefois c’était tout
plein
De gorille sur la
terre :
Il y en avait des
malins,
Des brutes, des terres à
terre.
Les malins voulaient
avoir
Pour eux seuls toute la
place ;
Dirent un jour :
« faudrait voir
A ce qu’on se
débarrasse
De ces pauvres
illettrés,
Sans nul esprit,
malhabiles,
Chétifs, souffreteux,
débiles,
Qui surpeuplent nos
forêts ! »
Finirent par
réussir
A les chasser du
royaume
A l’aide d’un
élixir
Qui les transforma en
hommes !
N’oublions par
désormais
Que chacun de nos
semblables
Peut être un gorille
mais
Est-ce que c’est
reconnaissable ?
Pierre Ferran
Statue d’homme d’Etat
C’était un bavard de talent très mince ;
Et, pendant trente ans, il avait été
Fameux à Paris, grand homme en province,
Ministre deux fois, toujours député.
Traité d’éminent et de sympathique,
Il avait trahi deux ou trois serments,
Ainsi qu’il convient dans la politique…
Bref, c’était l’honneur de nos parlements.
Il mourut. Sa ville – elle était très fière
D’avoir enfanté ce contemporain ! –
Dès qu’il fut enfin muet dans la bière,
Le fit sans tarder revivre en airain.
J’ai vu sa statue. Elle est sur la place
Où se tient aussi le marché couvert.
C’est bien l’orateur ; son geste menace,
Et sa redingote est en bronze vert.
Mais les bons ruraux, vile multitude,
Vendant les produits du pays natal,
Sans y voir malice et par habitude,
Laissent leurs baudets près du piédestal ;
Et tous les lundis, quand les paysannes
Sous les piliers noirs viennent se ranger,
Le tribun d’airain harangue les ânes …
Et ça ne doit pas beaucoup le changer.
François Coppée
SUR DES TOMBES DE CHIENS
Avec raison, sous cet ombrage,
On a fait des tombeaux aux chiens,
Car s’ils n’avaient parfois la rage,
Ils vaudraient mieux que des chrétiens.
Théophile Gautier
Les Augures
Certain jeune homme en quête de carrière
mais en tous cas voulant servir l’Esprit,
ne savait trop s’il voulait, ou bien faire
comme Cézanne, ou comme Valéry.
Car il avait par hasard en partage
talent de plume et talent de pinceau,
et sagement craignait du gaspillage
s’il voulait jouer sur un double tableau.
Donc il crut bon en cette conjoncture
d’aller montrer quelques productions
dans les deux genres, à deux graves Augures.
Le premier dit : « Sans hésitations,
mon jeune Ami, faites de la peinture ! »
et le second : « Pas d’erreur ! Il vous faut
prendre la plume et lâcher le pinceau ! »
La question n’est pas en l’occurrence
de savoir quel était son vrai talent,
mais de noter… - ce n’est évidemment,
bien sûr, qu’une coïncidence
drôle à conter – le petit fait suivant :
Le premier de ces aimables Augures
exerçait le beau métier d’écrivain.
Et le second de ces fameux devins…
c’est curieux… faisait de la peinture.
Samivel, in Chapeaux pointus, Ed. Stock, 1945