Pendant la saison sèche, on prend ses bains dans un dé à coudre. La loi l'exige, ainsi que l'usage et la raison. On se resserre, on se simplifie, on se courbe. On se plie à la loi. Une certaine humilité est nécessaire.
Le dé à bain est un véritable dé à coudre, ici en argent, ailleurs en laiton, en fer-blanc, jamais une imitation, une métaphore, jamais un dé au sens large.
Aucun dé à coudre ne peut, sans exagération, atteindre la dimension d'une baignoire. Impraticable pour la couture. Ce serait une pure œuvre d'art (les œuvres d'art sont des exagérations). On ne se baigne pas dans une œuvre d'art, dans un musée, dans une exposition, pas même dans un catalogue. Il faudrait un luxe inouï, une outrecuidance, une inconscience enfantine, une nonchalance rarement permise. En outre, il manque une esthétique du savon et de l'eau trouble, si ce n'est Ponge. Mais Ponge, s'il frotte la parole aux choses, n'écrit pas pour servir.
Inconvénient du dé à coudre : il est instable, et sournoisement.
On se glisse dans l'eau, dans l'eau tiède et pulpeuse. On s'apprête à soupirer d'aise. Mais on a beau s'étrécir, se recrocotiner, au premier mouvement le dé se renverse. Tout est perdu. Le bain de dé exige une dextérité. Des gestes courts. Une adresse proche de l'immobilité.
On appelle ici la saison sèche la saison dé. La sécheresse de l'accent aigu signifie exactement.
La saison des pluies emporte les dés dans son lit. On se baigne alors dans les lacs, dans les ruisseaux, les torrents, dans la majesté des fleuves, dans les mers balnéaires, dans les eaux saponifères. Les mélancoliques se baignent dans l'épave des barques sans fond, les barques des traversées impossibles.
La saison des pluies connaît des accents graves et des parapluies circonflexes.
Michel Guillou,
in Sur le bord de l'inaperçu, Ed. Gallimard, octobre 2009.
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